L'Ecole Ozanam à Lyon : 130 ans d'histoire

A la rentrée 1881 s’ouvre à Lyon, dans le quartier des Brotteaux récemment urbanisé, un nouvel établissement scolaire tenu par des prêtres : l’Ecole Ozanam. Il occupe l’emplacement de l’ancien couvent des Pères capucins, qui viennent d’être expulsés à l’issue des décrets Jules Ferry de mars 1880. Ces débuts sont très modestes, puisque seuls 7 élèves s’installent dans « de vieux bâtiments humides aux longs corridors moisis, un immense légumier, une cour qui se transforme en marais boueux dès qu’il pleut » (Paul Franche, Heures de Jeunesse, Bulletin de l’Association des Anciens Elèves de l’Ecole Ozanam, 1906, page 40).

L'esprit du nouvel établissement

Cette fondation a été voulue par Mgr Caverot, alors Archevêque de Lyon. Particulièrement préoccupé par la question de l’enseignement, il choisit de confier cette tâche à des prêtres séculiers, les congrégations étant menacées d’expulsion par la majorité républicaine qui vient d’accéder au pouvoir (de violentes manifestations opposent d’ailleurs républicains et catholiques à Lyon tout au long de l’année 1880). Pour cela il contacte l’abbé Léon Thenon, prêtre du diocèse de Paris, fondateur en 1866 d’un établissement d’un nouveau genre : un externat de lycéens appelé Ecole Bossuet. L’abbé Thenon résume lui-même son idée ainsi : « donner aux enfants une éducation chrétienne unie à l’enseignement de l’Université et à la vie de famille, telle est la pensée de cette œuvre. » Œuvre profondément novatrice car :

  • Attachée à la vie de famille à une époque où le pensionnat est roi ; or l’abbé Thenon refuse délibérément de prendre des pensionnaires pour éviter autant que possible de séparer les enfants de leurs parents ;
  • Ouverte à l’Université – c’est-à-dire à l’enseignement public, car comme l’écrit en 1867 l’abbé Thenon : « En France, nous avons un corps enseignant dirigé par l’état : il est nombreux, existe depuis plus d’un demi-siècle, il a la confiance d’une très grande partie de la société : raisons suffisantes pour que son enseignement convienne mieux qu’un autre à notre pays et à notre temps ».  Homme tolérant, lucide et soucieux du bien-être de l’enfant, l’abbé Thenon fait figure d’exception à une époque où Eglise et Etat s’affrontent violemment pour contrôler l’enseignement et regrette notamment que « ni l’Eglise, ni l’Etat ne semblent avoir songé d’abord à l’enfant, à l’intérêt de son développement intellectuel ».
  • Consacrée d’abord à prodiguer une éducation chrétienne inexistante dans l’enseignement d’état : l’abbé Thenon se souvient en effet que dans sa propre scolarité « les professeurs nous apprenaient […] à admirer les vertus auxquelles la nature humaine s’est élevée en dehors de la religion. C’était quelque chose, et cela eût suffi si nous avions dû nous borner à devenir de vertueux païens. Mais depuis 2000 ans, l’idéal de la vertu n’est plus dans Thraséas, et on n’a pas le droit de se passer de Jésus-Christ quand on fait de l’éducation ». Il revient donc à l’externat de lycéens de combler cette lacune.

C’est à son plus proche collaborateur, l’abbé Paul Girodon, qu’il confie la mission de fonder sur ce modèle l’Ecole Ozanam à Lyon.

Une fondation mouvementée

Au milieu des établissements catholiques lyonnais de l’époque (Institution Gigord, Institution des Chartreux, Notre-Dame des Minimes, Saint-Thomas d’Aquin à Oullins…) beaucoup plus traditionnels, qui accueillent près de 1400 élèves au total, pour la plupart pensionnaires et isolés des influences extérieures, l’Ecole Ozanam se fait rapidement une place puisque dès 1885 elle accueille plus de 100 élèves, et 205 en 1896 (soit près de 10 % de l’ensemble des élèves du département du Rhône scolarisés dans le secondaire). 

 

Ce vif succès ne la préserve pas cependant de réactions passionnées et virulentes, d’abord des catholiques les plus conservateurs pour qui ces prêtres qui conduisent les enfants au lycée Ampère – le seul lycée lyonnais public à l’époque – où ils deviendront forcément de mauvais chrétiens, est source de scandale.

Le camp anticlérical n’est pas tendre non plus avec l’Ecole Ozanam : ainsi un journaliste du Lyon Républicain écrit-il le 22 septembre 1913 que les membres de l’Ecole Ozanam, « dont le caractère clérical est très accentué, […] viennent s’introduire dans les établissements de l’Etat pour s’y livrer à leur propagande. » Et d’ajouter que « l’organisation qui vient d’être découverte à Lyon n’est sans doute que la section lyonnaise d’une vaste organisation cléricale qui étend ses tentacules sur toute la France » (sic).

La vie quotidienne à l'Ecole Ozanam

Les élèves y sont organisés en divisions :

  • Ceux de la Division Elémentaire, trop jeunes pour aller au lycée, suivent à l’Ecole même des cours assurés par des instituteurs laïques ;
  • Les plus grands, membres des différentes divisions du Lycée (les élèves de classes préparatoires ayant l’insigne honneur de porter une blouse blanche), vont tous les jours au lycée Ampère sous la conduite d’un surveillant. Dans le but de «  soustraire [ses] élèves à toute influence que des camarades étrangers pourraient avoir sur eux » (1), ce surveillant organise de courtes promenades autour du lycée entre les cours et accompagne également les élèves à midi et le soir sur les trajets entre l’Ecole et le lycée Ampère.

(1) Toutes les citations de ce chapitre sont issues d’un rapport de 19 pages rédigé en 1912 par un prêtre de l’Ecole Ozanam.

Chaque division est sous la responsabilité d’un prêtre directeur de division, qui doit être selon l’abbé Thenon un homme « animé du triple amour du sacerdoce, de la jeunesse et de l’étude » :

  • Même s’il n’assume pas de cours magistral, il s’investit en effet dans leur instruction : des heures d’études sont prévues le matin, à midi et le soir où le directeur de division se met « à la disposition de ses élèves pour leur donner tous les renseignements utiles à leur travail, corriger leurs textes, leur conseiller et procurer les livres nécessaires, donner à chacun les explications ou répétitions indispensables, ne jamais laisser un élève partir en classe sans que son devoir ait été vu et toutes ses leçons récitées, prévoir les examens périodiques et les compositions qui demandent une préparation spéciale. » Il agit en étroite collaboration avec les professeurs du lycée Ampère, au travers d’un carnet de correspondance utilisé quotidiennement. Au cours des fêtes organisées en 1931 pour le cinquantenaire de l’Ecole Ozanam, le proviseur du lycée Ampère témoignera d’ailleurs de « la cordialité de nos relations personnelles, mais aussi de l’excellence de notre collaboration étroite, constante, féconde pour le plus grand bien de nos élèves ».
  • Pour les prêtres de l’Ecole Ozanam, la « seule raison d’être [est] de donner une foi éclairée et profonde à nos enfants, de faire […] qu’ils aient un sentiment religieux assez fort pour affronter plus tard sans dommage la contradiction et l’indifférence des milieux où ils seront appelés à vivre ». Pour former selon ces dispositions les élèves qui leur sont confiés, les prêtres utilisent bien sûr le catéchisme et la pratique religieuse régulière (messe hebdomadaire le jeudi, accent particulier mis sur le sacrement de Pénitence). Mais ils veillent également à l’éducation chrétienne dans la vie quotidienne : « du matin au soir (sauf les temps des classes au lycée), [le directeur de division] est avec ses enfants, à la chapelle, en étude, à table, en récréation, il veille à tout ce qui les concerne ». C’est l’occasion pour les prêtres de profiter des études, des récréations, du temps du repas pour glisser une recommandation ou une enseignement. Ils ont également à leur disposition le soir un moment privilégié : la lecture spirituelle, où les élèves réunis autour de leur directeur de division l’écoutent parler d’un sujet librement choisi.
  • Animé par l’amour de la jeunesse, le directeur de division doit établir avec ses élèves une relation de confiance réciproque : « dans l’intimité de cette vie journalière, une parenté de cœur s’établit vite entre les enfants et ce prêtre qui ne les quitte jamais, qui mêle sa vie à la leur pour les aider […]. Loin de se défier de lui, ils en arrivent au contraire à le considérer comme un ami, un père […]. L’éducation a tout à y gagner : elle devient une collaboration active et cordiale de part et d’autre. ». Aussi le règlement est-il peu contraignant et fait la part belle à la responsabilisation des élèves : « Tout par affection, rien par contrainte […]. Que les enfants soient à l’aise avec vous, assez pour vous laisser voir tous leurs défauts […]. Que la perspective de vous déplaire les sauve d’une sottise plus que la crainte d’une punition. Ne faites intervenir l’autorité qu’après la défaite complète de la persuasion. »

L'Ecole Ozanam à l'épreuve du temps : les années fastes (1881-1950)

L’Ecole Ozanam va garder une grande fidélité à son organisation et à sa vocation originelles notamment parce qu’elle ne comptera pendant ses 90 premières années que 5 directeurs, des prêtres très dévoués à leur établissement :

  • L’abbé Paul Girodon (1881-1890), lyonnais de naissance, est un homme de piété entreprenant et énergique qui a déjà secondé l’abbé Thenon pendant une quinzaine d’années à Paris. Après avoir solidement établi l’Ecole, il retourne dans la capitale diriger l’Ecole Fénelon de 1890 à 1914. Orateur réputé, il a beaucoup écrit et prêché de nombreuses conférences ;
  • Il confie l’Ecole à un autre lyonnais, l’abbé Joseph Genevet (1890-1919), directeur de division depuis 1883. Pendant ses 29 années de direction, il va donner à l’établissement le visage qui sera le sien pendant un siècle. Bâtisseur, inlassable meneur d’hommes, « doué d’une belle prestance et d’une rare vigueur physique, il avait le don d’autorité, mais il le tempérait par l’affabilité de la parole et la bienveillance du geste et de l’abord, il était paternel ; il aimait les jeunes ; il se plaisait dans la société des élèves […], partageait leurs jeux, organisait leurs fêtes, en même temps qu’il surveillait et encourageait leur travail. » (allocution de Mgr Baudrillart pour le cinquantenaire de l’Ecole en 1931). Il marquera de ses qualités humaines de nombreuses générations d’élèves.

Leur succèdent l’abbé Charles Bisch (1919-1931), l’abbé Henri Rambaud (1931-1949) et l’abbé Henri Goepfert (1949-1972) qui maintiendront contre vents et marées l’esprit et la tradition de l’Ecole.

Ces directeurs peuvent s’appuyer sur une dizaine de prêtres directeurs de division qui consacrent souvent 30 ou 40 années de leur existence à l’établissement, vivant dans et pour l’Ecole. Par ailleurs une Association des Anciens Elèves dynamique, fondée en 1899 pour répondre aux critiques auxquelles l’Ecole doit faire face, participe vaillament au maintien de la tradition et tisse des liens étroits entre les anciens – dont certains deviendront célèbres comme le général Messimy, sénateur de l’Ain, Robert Laurent-Vibert, fondateur du Syndicat Lyonnais de la Parfumerie et de la marque Pétrole-Hahn, Robert Bajac, pionnier de l’aviation titulaire de cinq records du monde, des membres des familles Berliet et Isaac (l’un deux, Gabriel Isaac, rentrera dans les ordres et retournera dans son ancienne école comme directeur de division)… L’Association qui compte plus de 200 membres organise des réunions publiques pour défendre l’Ecole, participe à des œuvres de charité au travers de la « Conférence Ozanam », édifie à ses frais une nouvelle chapelle en 1906 pour témoigner de sa foi catholique et maintient le lien entre les anciens grâce à la publication régulière de son Bulletin et d’un annuaire : « Tous ces anciens élèves, quelques carrières qu’ils aient embrassées, de quelque côté que la Providence les ait entrainés, tous, sans exception, ont conservé de leur éducation première ce caractère que les directeurs de l’Ecole s’étaient efforcés de leur inculquer […]. Foi et action […], c’était le bel idéal que nos maîtres proposaient à notre ambition d’enfants. C’est le bel idéal et la devise que notre Association d’Anciens Elèves veut garder et suivre » (discours prononcé par son président en février 1913).

Le temps des difficultés (1950-2003)

Dès la fin des années 1930, certaines innovations sont introduites comme la création d’une annexe à Curis-au-Mont-d’Or pour des élèves ayant des problèmes de santé ; la seconde guerre mondiale, où l’Ecole doit ouvrir une autre annexe à Saint-Martin d’En-haut suite à l’exil du lycée Ampère réquisitionné par l’occupant allemand, marque la fin progressive de son âge d’or. L’abbé Goepfert lutte pour maintenir l’esprit d’un établissement qui est pour certains passé de mode et doit de plus affronter de premières difficultés financières. En 1974 l’abbé Esparcieux, dernier directeur-prêtre, quitte Ozanam. L’archevêché prend la décision de confier à des laïcs la direction de l’établissement et le nouveau directeur M. Régis Frély accompagnera la mutation entreprise au tournant des années 1970 : vente d’une partie du site au profit de la maison de retraite des Euménides, ouverture des classes d’une école primaire sous contrat (l’Ecole Ozanam devient alors officiellement le Centre Scolaire Ozanam), doublement de l’internat… Malgré les restructurations, l’externat qui avait fait la renommée de l’établissement voit son effectif se réduire comme peau de chagrin et les difficultés financières perdurent, la vente de la bibliothèque n’y changeant rien : l’école primaire reste structurellement déficitaire, et l’internat devient de plus en plus vétuste. Le dernier prêtre, l’abbé Joseph Depras, quitte l’établissement à la fin des années 1980 et une dizaine d’années plus tard, le Centre Scolaire Ozanam semble sur le point d’achever sa longue histoire… quand une décision radicale est prise.

Le renouveau (2003-2014)

En 2000, le conseil d’administration, sous l’impulsion de son président d’alors, M. Régis Gidrol, et de ses membres décidés à sauver coute que coute cet établissement cher à leur cœur, prend le taureau par les cornes. Au vu de la dégradation de plus en plus manifeste de la situation financière et des locaux, il envisage de monter une opération immobilière. Son principe est simple : sacrifier une partie du site pour permettre à l’établissement de demeurer propriétaire de son terrain et de ses bâtiments, sans interruption de fonctionnement, et de se doter de locaux modernes et adaptés à un fonctionnement pérenne : 80 chambres d’internat individuelles, de nouvelles salles d’étude, un gymnase, un nouveau service de restauration… C’est la société COGEDIM-RIC qui est finalement choisie pour mener le projet à bien, M. Francis Allimant ayant été un précieux assistant maître d’ouvrage pour le Centre Ozanam au cours de cette période.

Il apparut malheureusement indispensable de sacrifier la chapelle édifiée en 1906 par l’Association des Anciens Elèves, étant donné le coût considérable de son éventuelle restauration et le volume qu’elle occupait. Son dépouillement fut organisé, chaque objet répertorié et affecté. Une partie fut conservée pour le futur oratoire. Les principaux vitraux, rappelant les vertus de Foi, d’Espérance, de Charité et d’Obéissance, furent démontés et mis en bonne place dans le nouveau réfectoire.

Le maître-autel, le tabernacle et la table de communion furent cédés et installés dans l’église de Rosans (Hautes-Alpes) ; les bancs furent donnés à l’église de Givors. Des vêtements liturgiques et un ostensoir prirent le chemin de la Nouvelle-Calédonie et plus particulièrement de l’Île des Pins et enfin un calice fut offert à un ancien élève, le Père Thibault Nicolet, lors de son ordination.

A la rentrée 2005, le gros des travaux était terminé, et la bénédiction du nouvel autel (tiré d’une pierre de fondation de l’ancienne chapelle) par Monseigneur Brac de la Perrière le mardi 7 mars 2006 marqua symboliquement l’achèvement de cette profonde mutation.

L’école primaire prit son indépendance et fusionna avec l’école Saint-Pothin en septembre 2007 pour former un ensemble pérenne qui se développe harmonieusement en gardant des liens étroits avec le Centre Ozanam. Quant à celui-ci, ses nouveaux locaux lui ont permis de retrouver une plus grande fidélité à sa vocation première et d’accompagner les élèves qui lui sont confiés au travers de différentes formules que nous vous proposons de découvrir sur ce site…